Marc Gérenton
 Marc Gérenton

Indiennes synecdoques

Abolis bibelots d’inanité sonore d’après les installations de Marc Gérenton et Emmanuel Mailly

Installations instables car flottant dans les airs.
Installations inconfortables car grinçant dans l'esprit. InstallaUons suspendues comme la desUnée d'un peuple qui ne Uent plus qu'à un fil...

« Hey, Manu, c'est quoi ta poudre ? _ De la cocaïne... Non, j’rigole, c’est du bicarbonate de soude ! »

Cet agrégat de tubes PVC, pipelines métaphoriques, imbriqués dans des maqueVes de bateaux, ne véhiculait pas seulement la demande du musicien au plasUcien pour expérimenter de nouveaux matériaux sonores.

Comme l'écume au bord des lèvres d'une vicUme d'overdose, le bicarbonate de soude mélangé au vinaigre, écouté de près, peut être aussi corrosif et bruyant qu’une révolte qui gronde. InsurrecUons, manifestaUons contre l'implantaUon des canaux pétroliers sur les territoires amérindiens, ou contre l’invasion stupéfiante des narcoUques, envahissement empoisonné de stupéfiants, irriguant, par des tuyaux presque idenUques, les plus sauvages des territoires.

Ces peUtes maqueVes de bateau, minuscules échos démulUpliés d’un Mayflower fracassé, ne renvoient pas seulement aux voyages transatlanUques. Elles ont aussi véhiculé l'invasion coûte que coûte, le grand dessein de l'homme européen, de sa toute puissance, face à la Nature et à ses habitants.

La cocaïne et le pétrole furent ainsi les armes ulUmes de l'Euro- américain pour assouvir sa soif d'expansion, son besoin de

contrôle sur les peuples qu’il avait lui-même privé des moyens de se rebeller. Un impérialisme économique plus insidieux encore, asservissant davantage que les exodes forcés, les chasses à l’homme et les pensionnats.

Poème inversé comme un miroir dans une mer de pétrole, Là, ce sont les haleurs criards
qui ont pris pour cibles les Peaux-Rouges de Rimbaud. Crucifiés sur les palissades de leurs réserves,

Dont les poteaux ont pris des reflets
de cristaux de soude, ou de crystal meth. Et le bateau n’est plus qu’ivre d’opiacés...

Broken Chair

Qui n'a jamais eu envie de briser une chaise dans un moment de colère ? Une chaise sur laquelle on nous oblige à nous asseoir, la métaphore d'un système scolaire coerciUf. Pas seulement du pensionnat redresseur de torts, et d'enfants, mais surtout le pensionnat de l'acculturaUon, de l'expatriaUon, de l'anonymisaUon. Une exterminaUon culturelle de masse, pour éradiquer toute velléité païenne, loin du mainstream euro- américain. Une sorte de croisade, en un autre temps, un autre lieu, mais tout aussi radicale; qui a enlevé des milliers d'enfants, de généraUons successives, à leurs parents, à leur culture et à leur terre. Pour qu’il ne reste plus que la force physique brute, abruUe, sans aucune mémoire d'un passé qu’ils n'ont pas eu le temps de connaître. Camps d'exterminaUon culturelle...

Mais les doigts de l’enfant s’impaUentent fortement, et commencent à tambouriner sur la chaise. Ils viennent heurter le bois et le ronron du moteur qui tourne en boucle, comme un discours lancinant, celui du professeur, qu’on finit par ne plus entendre.

« Chassez le naturel, il revient au galop » Car comme pour l’enfant de Prévert, les murs de la classe s’écroulent tranquillement, et la nature reprend peu à peu ses droits. CeVe nature inaliénable dont la branche rouge sang ressemble à un corail, au système sanguin des mannequins de

physionomie anciens.

« Bou-Boum--- / Bou-Boum--- » L’élan vital pulse dans ceVe branche aussi fortement qu’une montée de sève au printemps. Elle irrigue l’âme de l’enfant

encore cloîtré, coincé sur sa chaise.

« Bou-Boum ---/ Bou-Boum---/ Bou-Boum--- ». Cet élan de rébellion pousse les mains et les pieds de ces corps abêUs à se révolter contre l’oppresseur culturel, à se lever de sa chaise et à n’en faire qu’un amas de brindilles ridicules, jetées ça et là à travers la pièce. Des mains se tendent pour reprendre contact avec la terre, la culture, pour re-Usser des liens, pour créer des oeuvres en lien avec un passé presque oublié, qu'on a essayé de leur faire oublier. Un passé qui ré-émerge dans les moindres intersUces, dans les moindres silences, comme une plante qui s’accroche à son rocher, et plonge ses racines au plus profond de la terre, quels que soient les obstacles, pour faire remonter à la surface de nos contemporains tout le génie des généraUons passées, tout l’ancrage culturel lié au territoire et à

ceVe nature si parUculière.
Car le peUt moteur et son fil de fer n'ont jamais cessé de tourner, même bien vissés à la chaise. On peut laver des cerveaux, on peut baVre des enfants comme plâtre, on peut leur assigner une nouvelle idenUté, mais rien n’éradique le flux rythmé de la vie, du rêve et de la créaUon...

« Et les vitres redeviennent sable, L’encre redevient eau, Les pupitres redeviennent arbres, La craie redevient falaise,

Le porte-plume redevient oiseau » ....

Une lance, des cors de cerf,
Une main, du fil de fer.
Animal chassé ou arme retenue dans sa ramure ? Trophée ou massacre ?

Qui de l'homme ou de la nature aura gagné ce dernier combat ? Le cerf s'est-il laissé vaincre par ceVe lance sanguinaire ? Ou a-t- il arrêté net la pointe industrielle du chasseur ?
Plusieurs tribus amérindiennes organisent des cérémonies pour demander l'approbaUon de la nature avant de parUr à la chasse. Une fois cet accord obtenu, le chasseur peux parUr serein, récolter uniquement ce dont il a véritablement besoin. Alors son âme ne risque pas d'être capturée par les mains d’une nature parjurée.

Mais ici la main est enUère et semble prête à appréhender le chasseur imaginaire.
Tel un pôle électrique, un éclair de foudre, seul le fil électrique le relie encore à la terre. La terre et ses rivières de forêts, décor des cors du cerf, décor de moult autres corps du règne animal, végétal, minéral ou aquaUque. Le Umbre cristallin d’une boîte à musique de l’ex-Union soviéUque peut y déverser ses sons parmi les rochers. Un papier gélaUne se froisse, se défroisse, et cascatelle au milieu des récifs. Le grésillement d’une radio se fond dans le bruit sourd des chutes d’eau.

Puis tout d’un coup : silence !
Et l’on entend plus que le murmure du roulis des galets :
[un cerf chassant le chasseur chassé; cher sachant, sans son cerf, sachez chasser ... ]

Une valise, une valise à bras, à paVes,
Une valise parlante, projetant du son et des images.
La valise du voyage forcé, de l'exode, de l'expatriaUon, de la défaite face à l’envahisseur.

Valise-Souvenir de ces clochards autochtones à Vancouver, qui haranguent la foule de leurs voix entrecoupées et racontent des morceaux de vie, comme un patchwork de témoignages.
Et l’on entend encore, sur le Chemin des larmes, la plainte du voyageur enfermé dans sa valise. Seuls ses mains, ses pieds, sa voix ont réussi à se frayer à chemin et à nous aVeindre. Car l'Indien résiste, il ne se laisse pas enfermer dans sa valise. Il crie et se débat. Il a emporté avec lui l'ulUme symbole de sa culture, de sa terre d'origine : ce peUt bois floVé qu'il projette au milieu de la foule et qui lui revient comme un boomerang. Fragment de totem, ceVe synecdoque d'une culture que l'envahisseur a voulu annihiler perdure toujours quelque part, perdu au fond d'une valise, prête à resurgir à chaque occasion. Surtout dans la pénombre d'un obscurantisme volontairement maintenu sur les esprits...

Mathilde Schneider